L’intérêt pour l’Empire ottoman, les récits de voyage et l’orientalisme...

Le récit de voyage est le texte qu’un voyageur ou observateur a rédigé pour rendre compte de ces impressions sur un endroit qu’il a visité en une époque historique précise. Il ne s’agit pas seulement de voyageurs étrangers mais aussi d’observateurs locaux. Cependant, les récits de voyage d’Ottomans sont peu nombreux (parmi eux, les plus célèbres sont ceux d’ Evliya Çelebi et de Lâtifî).

L’aqueduc de Kemerburgaz d’après le livre de Miss Pardoe The Beauties of the Bosphorus Collection OBK

Un regard historique sur le monde des voyageurs...

Les récits de voyages écrits avant 1453 traitent du monde byzantin et des croisades. A cette époque, les oeuvres traitant des Turcs sont issus des témoins des croisades ou des commerçants passant par les routes reliant l’Anatolie à l’Asie. A l’époque de la fondation de la dynastie ottomane, les territoires ottomans étaient périphériques et ne faisaient l’objet que de très peu de récits de voyages. Après la conquête d’Istanbul, on asiste à une exploison des récits de voyage portant sur l’Empire ottoman. Parallèlement, les humanistes italiens se rendent dans l’Empire à la recherche de manuscrits. De nombreux manuscrits en grec avaient été rapportés en urgence  à la bibliothèquemédicis. La guerre ottomano-vénitienne (1499-1502) et les tensions avec les Mamlouks portent préjudice à ce développement des voyages mais la prise de la Syrie et de l’Egypte par les Ottomans et la hausse de l’importance de la route commerciale reliant l’Empire à l’Inde dans les années 1580 redonnent de l’importance aux récits de voyages. Au premier rang des voyageurs de l’époque, on compte les ambassadeurs et les pèlerins. Des peintres, aristocrates, commerçants, marins et prisonniers acoompagnent les ambassadeurs. Les couches populaires ou moyennes participent rarement aux voyages qui, en raison de leur coût, sont réservés aux diplomates, hommes de religion et aristocrates. Du point de vue des nationalités, les Vénitiens sont majoritaires parmi les voyageurs, du fait des privilèges accordés à Venise sur les teres ottomanes et de la fondation précoce de représentations diplomatioques. Au XVIe siècle, la création de représentations diplomatiques d’autres pays et la liberté de circulation permettent aux voyageurs allemands, français et anglais de se rendre dans l’Empire aux côtés des Ottomans.

D’après le livre The Beauties of the Bosphorus Collection OBK

Les récits de voyage rédigés au XVIe siècle et après, dans le contexte de la Renaissance, de la Réforme et des grandes découvertes, se différencie des récits de pèlerinage antérieurs. L’humanisme de la Renaissance et les Lumièrres du XVIIIe siècle, caractérisés par la curiosité pour la science, les beaux arts et la nature humaine, ont accru l’intérêt des Occidentaux pour les sociétés orientales. La peur du turc, mais aussi la passion du turc ont donné un attrait exotique aux Ottomans. Cependant, au XIXe siècle, la colonisation et l’impérialisme ont donné une autre dimension à l’exotisme.  Avec les chemins de fer et les navires à vapeur, les conditions du voyage se sont améliorés. Les foires internationales ont quant à elles renforcé et concrétisé les liens entre l’Orient et Occident. L’institutionnalisation des disciplines  telles que l’ethnographie, l’archéologie ou la philologie, le développement de l’orientalisme dans la sphère académique ont permis la collecte de données plus systématiques sur l’Orient. Pour beaucoup d’orientalistes, l’Orient était un “plan de carrière”. Cependant, avec l’accélération du mouvement de colonisation, la collecte de données sur les sociétés orientales ne servait plus seulement un but scientifique: elle devenait aussi un élément de pouvoir au service des idéologies de l’époque. Parallèlement aux empires coloniaux ont ainsi été fondés des empires de la connaissance. Les récits de voyage ont été influencé par ce processus. Au XIXe s. et au dbut du XXe siècle, l’importanc ede la question d’Orient a suscité de nombreux récits de voyage et entraîné la publication des récits des siècles précédents. Le développement de l’orientalisme a pu faire des récits de voyage un instrument politique. En outre, comme dans la typologie des auteurs orientalistes effectuée par Edward Said, le discours orientaliste a aussi nourri les récits de voyage en leur donnant un ton plus scientifique. D’un autre côté, au XIXe siècle, le mouvement d’occidentalisation a conduit des intellectuels ottomans à visiter l’Europe et critiquer les lieux  qu’ils visitaient avec un regard “occidentaliste”. L’exemple le plus frappant de cette évolution est l’ouvrage d’Ahmet Midhat Efendi intitulé Avrupa'da Bir Cevelan. Ahmet Midhat Efendi avait participé en 1889 au congrès des Orientalistes à Stockholm et à l’exposition universelle de Paris, et il avait également visité d’autres villes d’Europe.

Kiz Kulesi (Tour de Léancre)
Gravure de R.Brandard extraite du livre de Miss Pardoe, The Beauties of the Bosphorus,
Collection OBA
La tour de Galata et ses environs
Gravure de R.Waltis extraite du livre de Miss Pardoe, The Beauties of the Bosphorus,
Collection OBA

Les thèmes généraux des récits de voyage...

Vue d’un han Miss Pardoe, The Beauties of the Bosphorus, gravure de J. C. Bentley Collection OBA

Les objectifs des récits de voyageurs, venus en mission diplomatiques, en pèlerinage, comme missionnaires envoyés par Rome, en voyage d’affaire, dans une expédition militaire ou pour des motifs scientifiques, sont variés. Ces récits visent un lectorat hétéroclite. Les hommes d’Etat européens se concentraient sur les aspects religieux, politiques, administratifs et économiques de l’Empire, menace potentielle pour l’occident et tentaient d’obtenir des renseignements secrètement ou par le biais des relations diplomatiques. La population s’intéressait surtout aux catastrophes naturelles, événements militaires et politiques et renseignements pratiques pour des voyages touristiques ou commerciaux en Orient. Les récits de voyageurs anlais furent particulièrement utiles aux commerçants et marins anglais. Les thèmes abordés sont la vie quotidienne et les coutumes de la société ottomane, les cérémonies comme les fêtes religieuses ou les processions, le harem, le marché aux esclaves, les hammams, les groupes de métiers, modes vestimentaires, promenades, cafés, le Bosphore, des quartiers et rues, des monuments et marchés, qui rappellent parfois les peintures et gravures orientalistes de l’époque. De nombreux artistes réalisaient des gravures prenant pour sujets différents lieux d’Istanbul. Outre les représentations de la ville, les détails sur les forteresses et défenses de la ville avaient des objectifs stratégiques évidents.

A gauche le chef des janissaires, à droite le ministre de la Guerre. Observation de Lemaître
Lithographie: Masson
Gravure: extraite de Turquie de Monnin Jouannin, Collection OBA
Auteur: Warwick Goble, dans Constantinople d’Alexandre van Millingen, Collection OBA Derviche Auteur: Warwick Goble, dans Constantinople d’Alexandre van Millingen, Collection OBA
Vendeur de simits Auteur: Warwick Goble, dans Constantinople d’Alexandre van Millingen, Collection OBA Vendeurs de fleurs, dessin de Warwick Goble, dans Constantinople d’Alexandre van Millingen

Une source originale pour écrire l’histoire...

Les historiens débattent pour savoir dans quelle mesure les récits de voyageur sont une source de valeur pour l’historiographie. On accuse parfois les voyageurs d’être partiaux et de plaquer leurs préjugés  culturels et opinions sur les territoires qu’ils visitent.  Cependant, quand on compare les observations faites par les voyageurs pour un même espace et une même époque, on peut parvenir à une lecture plus critique de leurs récits. En outre,   ces sources fournissent des informations intéressantes sur la pensée politique dominante en Europe et la Manila perception de l’Orient par l’Occident. Il faut aussi souligner qu’à part les archives et les récits de voyageurs, les sources sur la vie sociale dans l’Empire ottoman sont limitées. Les chroniques des historiens officiels ottomans portent généralement sur les expéditions militaires, les guerres et les relations politiques et diplomatiques, peu sur la société. De ce point de vue, les récits de voyageurs contiennent des détails importants pour les travaux sur la topographie ou la géographie historique et sociale, ainsi que pour ceux sur l’urbanisme.

Bibliyografya

Barbara Harlow & Mia Carter (ed.), Imperialism & Orientalism: A Documentary Sourcebook, Blackwell Publishers, Massachusetts, 2000.

Carter V. Findley, Ahmet Midhat Efendi Avrupa'da, Tarih Vakfı Yurt Yayınları, İstanbul, 1999.

Edward W. Said, Orientalism, Penguin Books, London, 1995.

Gülgün Üçel-Aybet, Avrupalı Seyyahların Gözünden Osmanlı Dünyası ve İnsanları, 1530-1699, İletişim Yayınları, İstanbul, 2003.

Halil Berktay, Rönesans İtalyası ve Osmanlılar: Tarihin Örtüşme ve Ayrışmaları, Sakıp Sabancı Müzesi, İstanbul, 2004.

Semra Germaner & Zeynep İnankur, Oryantalistlerin İstanbulu, İş Bankası Kültür Yayınları, İstanbul, 2002.

Stephane Yerasimos, Les Voyageurs dans l'Empire ottoman, XIVe-XVIe Siècles, Société turque d'Histoire, Ankara, 1991.

Thomas Richards, The Imperial Archive: Knowledge and the Fantasy of Empire, Verso, London, 1993.

Bibliothèque Ragip Pasa
Extrait du livre Turquie de Jouannin sous la direction de Lemaitre'
Collection OBA

Bibliographie

Quelques bibliothèques pour les récits de voyageurs

Bibliothèque nationale de France (Fransa)

Dumbarton Oaks Research Library (A.B.D.)

Bibliothèque du musée archéologique d’İstanbul

University of London Soas Library

Yapı Kredi Sermet Çifter Araştırma Kütüphanesi

Récits de voyageurs et évocations

J. P. A. Van Der Vin, Travellers to Greece and Constantinople: ancient monuments and old traditions in medieval travellers' tales,
Nederlands Historisch-Archaeologisch Instituut, Leiden, 1980.

Gerald MacLean, The rise of Oriental travel: English visitors to the Ottoman Empire, 1580-1720, Palgrave Macmillan, New York, 2004.

Jan Schmidt, The joys of philology: studies in Ottoman literature, history and orientalism, (1500-1923): orientalists, travellers and merchants in the Ottoman Empire, political relations between Europe and the Porte, Isis Press, Istanbul, 2002.

Meyda Yeğenoğlu, Colonial fantasies: towards a feminist reading of Orientalism, Cambridge University Press, 1998.

Reina Lewis, Rethinking orientalism: women, travel, and the Ottoman harem, Tauris, New Jersey, 2004.

Routes d'Asie: marchands et voyageurs XVe-XVIIIe siecle: actes du colloque organisé par la Bibliothèque interuniversitaire des langues orientales Paris, 11-12 décembre 1986, Isis, Istanbul, 1988.

Semra Germaner & Zeynep İnankur, Orientalism and Turkey, Turkish Cultural Service Foundation, Istanbul, 1989.

Semra Germaner & Zeynep İnankur, Constantinople and the Orientalists, İşbank, Istanbul, 2002.

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