Les Camondo, collectionneurs et mécènes en France

Sophie Le Tarnec

Collectionneurs curieux et passionnés, d'une générosité immense, Isaac et son cousin Moïse de Camondo ont témoigné de leur attachement à la France par deux legs très importants :

- La collection Isaac de Camondo offerte au musée du Louvre en 1911

- Le Musée Nissim de Camondo donné par Moïse en 1935.

Ces collections, éclectique pour l'une, consacrée au XVIII e siècle pour l'autre, ont considérablement enrichi notre patrimoine. Leur contenu reflète aussi la personnalité de chacun de ces donateurs qui malgré des goûts et un univers de vie très différents furent unis par une profonde affection.

Isaac

Isaac, fils d'Abraham Behor de Camondo et de Régina Barouh, est né à Istanbul en 1851, il arrive en France avec ses parents alors qu'il a 18 ans.

Son intérêt pour l'art semble s'être manifesté dès son établissement à Paris. Il est alors installé dans une aile de l'hôtel particulier familial au 61 rue de Monceau et accompagne son père et son oncle qui fréquentent les galeries, antiquaires, salles des ventes pour meubler leurs demeures. Il devient japoniste comme eux et se lance dans l'achat d'objets d'art d'Extrême-Orient, c'est sa première passion

Isaac déménagera plusieurs fois. Un album de photographies permet d'admirer le décor de son dernier appartement avenue des Champs-Elysées. Deux galeries sont consacrées à l'exposition de sa collection d'objets d'Extrême-Orient, collection qu'il enrichira tout au long de sa vie, notamment en achetant une série de quatre cents estampes japonaises de très grande qualité.

En 1880 a lieu une vente aux enchères prestigieuse, celle de la collection du Baron Double, amateur du XVIII e siècle qui vouait une grande dévotion au souvenir de la reine Marie-Antoinette. L'objet vedette était une pendule dite « aux trois grâces ». Isaac va l'acheter à un prix faramineux. Cette acquisition le propulse dans la célébrité, il devient un collectionneur reconnu et admiré. Lors de ces enchères, il va acquérir non seulement cette pendule qui trône dans son salon et sera toujours la pièce maîtresse de ses collections, mais aussi un mobilier, des objets et tapisseries du XVIII e siècle français.

Une photographie d'Isaac est conservée dans les archives du musée. Ce portrait date des années 1890, il est alors au faîte de sa carrière de financier. Fondé de pouvoir de la maison de banque familiale, il est aussi consul général de Turquie de 1891 à 1895, mais ces activités lui pèsent. Il s'en dégage progressivement au cours de cette dernière décennie du XIX e siècle pour se consacrer à ce qu'il aime : l'art et la musique.

C'est alors qu'il découvre l'impressionnisme qui suscite auprès du public une violente opposition. Peu soucieux de choquer, il suit son instinct tout en écoutant souvent les conseils du marchand Durand-Ruel, inlassable défenseur de ces artistes tant décriés. Les peintres Jongkind et Boudin retiennent ses faveurs. Puis il s'enthousiasme pour le talent de Degas dont il lèguera vingt-cinq tableaux parmi lesquels : La classe de danse , L'absinthe , Chevaux de courses devant les tribunes ou encore Le tub . Exposés dans le salon où se trouvait son piano, ces chefs-d'œuvre l'inspirent. En effet, l'autre passion d'Isaac est la musique, domaine qui profitera aussi de sa générosité. Depuis sa jeunesse, Isaac compose. Fervent Wagnérien, il écrira plusieurs mélodies et un opéra qui sera joué notamment grâce à son ami de toujours Gabriel Astruc. Ce dernier est éditeur de partitions, organisateur de concerts, il fonde des revues musicales, fourmille d'idées pour promouvoir la musique. Isaac le soutient financièrement de nombreuses fois et l'aide à concrétiser son plus beau projet : la réalisation du théâtre des Champs Elysées, avenue Montaigne à Paris.

Parallèlement à ses activités musicales, il poursuit ses acquisitions de peinture. Parmi les chef-d'œuvres qu'il sélectionne, on peut citer  Le fifre et Lola de Valence de Manet, L'inondation à Port Marly, La barque pendant l'inondation, La neige à Louvecienne de Sisley . Alors qu'il ne connaîtra pas Sisley, il se lie d'amitié avec Monet et c'est lors d'un de ses visites chez ce peintre à Giverny qu'il achète quatre toiles de la série des Cathédrales . Il choisit aussi Le parlement de Londres ou encore Le bassin d'Argenteuil .

Simultanément, il s'intéresse à Cézanne dont il acquiert plusieurs aquarelles dès 1895 et deux chef-d'œuvres : La maison du pendu et Les joueurs de cartes.

Plus tardivement, il est séduit par le talent de Renoir, de Van Gogh ou encore de Toulouse Lautrec.

Isaac ne s'est jamais marié. D'une liaison avec une cantatrice d'opéra, il a eu deux fils mais ne les a pas reconnu officiellement et n'a jamais caché pas son désir de léguer ses collections au musée du Louvre. Il est en effet très lié avec plusieurs conservateurs qui influencent ses goûts et ses achats et compte parmi les fondateurs de la Société des amis du Louvre dont il assure la vice-présidence.

Lorsqu'il meurt en 1911, le Louvre est, comme promis, son principal héritier ! Mais Isaac a assorti son legs de deux conditions : accepter cet héritage dans son ensemble et le présenter réuni dans une suite de salles qui portera son nom pendant cinquante ans. Cette dernière obligation est totalement inédite et peut paraître étrange. A long terme, elle condamne la générosité d'Isaac à l'oubli mais trouve cependant sa justification : outre le mobilier du XVIII e siècle, les sculptures du moyen-âge et de la renaissance, les objets d'Extrême-Orient, les estampes japonaises, les faïences, cette collection inclut plus de cent tableaux de peintres impressionnistes, or la règle interdit au musée du Louvre de présenter des œuvres d'artistes vivants ou morts depuis peu. Rappelons que Monet et Degas sont encore vivants, et d'autre part, que cette peinture choque encore beaucoup les milieux officiels : elle est violemment critiquée, voire dénigrée…

La vénérable institution se trouve confrontée à un véritable dilemme… et ne veut surtout pas laisser échapper tous les autres admirables chef-d'œuvres. Ainsi, la clause des cinquante ans, inventée par Isaac, tempère son exigence. Certes, il refuse une renommée durable au détriment du souvenir des Camondo. Mais il permet ainsi à ses amis peintres d'entrer au Louvre qui n'a plus qu'à attendre patiemment le verdict de l'histoire à propos de ces toiles suspectes…

Le legs est donc accepté, une suite de huit salles est affectée à la présentation des collections d'Isaac et inaugurée en 1920. Après la seconde guerre mondiale, les œuvres vont être réparties dans différents musées. On peut maintenant les admirer au département des objets d'art du Louvre, au château de Versailles et dans les musées Guimet et d'Orsay. Chacun de ces ensembles témoigne d'un sens de la qualité et de la rareté et constitue un des plus beaux fleurons de notre patrimoine.

Moïse de Camondo

Né en 1860 à Istanbul, il est le fils unique de Nissim de Camondo et Elise Fernandez, il arrive en France avec ses parents en 1869. Moïse possède une personnalité assez secrète, plutôt introvertie, contrairement à son cousin germain Isaac. Il est classique dans sa vie et dans ses goûts et conscient d'être l'héritier responsable de la pérennité des Camondo.

En octobre 1891, il se marie avec Irène Cahen d'Anvers, fille du banquier Louis Cahen d'Anvers et de Louise de Morpurgo. De leur union naîtront deux enfants : Nissim (1892-1917) et Béatrice (1894-1945). Malheureusement, le couple se sépare dès 1896 et divorce en 1902. La garde des enfants est confiée à Moïse

Excellent cavalier, gentleman sportif, Moïse consacre beaucoup de temps à ses loisirs. Il possèdera plusieurs yachts, est passionné par les automobiles et s'adonne aussi à la chasse.

Sa carrière de banquier semble l'intéresser assez peu. Au début du XX e siècle, l'activité de la banque Isaac Camondo et Cie se limite à une simple gestion de fortune. En 1911, à la mort de son cousin Isaac, il lui succède à différents postes d'administration de diverses sociétés. Après la mort de son fils Nissim, Moïse fermera sa banque (1919) dont les actifs seront repris par la Banque de Paris et des Pays-Bas.

Collectionneur érudit, dès les années 1890, il sélectionne ses acquisitions avec rigueur Le XVIII e siècle français est sa passion. Cette passion l'absorbera de plus en plus, il y trouvera réconfort et courage pour affronter les épreuves qui vont marquer sa vie.

1911 est une année charnière pour Moïse, son cousin Isaac meurt, il lui succède à la Société des amis du Louvre et à l'Union Centrale des Arts Décoratifs. Cette même année, il concrétise un grand projet : la construction d'un hôtel particulier pour abriter ses collections. Il fait détruire la demeure du 63, rue de Monceau héritée de ses parents et demande à René Sergent de lui concevoir un hôtel classique entre cour et jardin qui soit un cadre sur mesure pour ses collections tout en étant propice à la vie de famille. L'architecte utilise au mieux le terrain et ouvre le plan en deux ailes du côté du jardin et du parc Monceau. C'est visiblement le Petit Trianon de Versailles construit par Ange Jacques Gabriel en 1768 qui a servi de modèle. Mais derrière les façades, le plan adopté par Sergent répond aux règles de l'habitation privée et aux nécessités du confort moderne. Le rez-de-chaussée bas est de plain-pied sur la cour d'honneur et à demi enterré du côté du jardin pour dissimuler les espaces de service. Un grand escalier, depuis le vestibule conduit au rez-de-chaussée haut réservé à la réception, le premier étage est celui des appartements privés. Derrière l'admirable décor des appartements lambrissés se cachent les instruments de la modernité : cuisine dans le soubassement, office dans les étages, salles de bain hygiéniques, lingerie et vestiaires, ascenseurs pour les maîtres et pour les domestiques. L'hôtel est achevé au printemps 1914, à la veille de la première guerre mondiale.

L'intérieur de cet hôtel est conçu comme un écrin pour abriter ses collections. Réparties entre le vestibule, l'étage de réception et celui des appartements privés, celles-ci concourent à la réalisation du dessein que Moïse de Camondo s'était fixé : « la reconstitution d'une demeure artistique du XVIII e siècle ».

Avec une rigueur rarement prise en défaut, ce collectionneur s'est attaché aux dernières décennies du XVIII e siècle, celles de la période Transition et du règne de Louis XVI. Les œuvres de l'époque rocaille ou du règne de Louis XIV, peu nombreuses, viennent en contrepoint souligner l'audace ou la rigueur néo-classiques des formes. Tenace et patient, il sélectionne ses acquisitions chez les grands antiquaires parisiens et dans les salles des ventes. C'est à partir de la construction de son nouvel hôtel rue de Monceau que le rythme de ses achats s'intensifie pour se poursuivre jusqu'à la veille de sa mort.

L'harmonie est la règle d'or qui décide des proportions et des couleurs, qui détermine le choix et l'emplacement de chaque meuble et chaque objet Les boiseries anciennes, provenant d'hôtels particuliers servent d'écrin. Des tapis de la Savonnerie et d'Aubusson, souvent de provenance royale, couvrent les parquets. Des tapisseries des Gobelins et de Beauvais s'insèrent dans les lambris.

Le mobilier abondant et de qualité rassemble les créations des ébénistes qui livrèrent le Garde Meuble royal et la Cour : petit bureau à cylindre marqueté par Jean-François Oeben, vers 1760 ; commode à rideaux et table chiffonnière en auge livrée en 1788 pour la reine Marie-Antoinette à Saint Cloud, par Jean-Henri Riesener ….

Les grands menuisiers, Nicolas-Quinibert Foliot, Georges Jacob, Jean-René Nadal, Jean-Baptiste-Claude Sené sont représentés par des œuvres souvent de provenance royale comme le paravent livré en 1785 pour le salon des jeux de Louis XVI à Versailles, par Jean-Baptiste Boulard.

Indispensable complément à l'ameublement d'un hôtel du XVIII e siècle, le bronze doré se voit accorder une place de choix dans la collection : pendules cartels, baromètres, lustres et bras de lumières sont choisis avec soin par Moïse de Camondo.

Les pièces d'orfèvrerie, peu nombreuses, sont spectaculaires comme des pots à oille, terrines et rafraîchissoirs du service Orloff commandés par l'impératrice Catherine II de Russie à l'orfèvre parisien Jacques-Nicolas Roettiers.

Le cabinet des porcelaines séduit autant l'amateur d'objets d'art que l'ornithologue par la diversité et la finesse des oiseaux décorant les différents services Buffon livrés par la Manufacture royale de Sèvres dès le début des années 1780.

En matière de peinture et de sculpture, la notion d'ensemble est prépondérante. Outre les portraits par madame Vigée-Lebrun et François-Hubert Drouais, la collection réunit des paysages de Guardi et Hubert Robert et une exceptionnelle série d'esquisses de Jean-Baptiste Oudry pour la suite des Chasses de Louis XV à l'origine d'une tenture tissée aux Gobelins.

Cet ensemble prestigieux constitué par Moïse de Camondo devait tout naturellement revenir à son unique fils Nissim. Mais ce dernier meurt héroïquement en combat aérien pendant la première guerre mondiale. Cette tragique disparition plonge Moïse dans le désespoir puis le détermine à transformer cet hôtel et ses collections en un musée qu'il offre à la France. Il s'en explique dans son testament : « Désirant perpétuer la mémoire de mon père, le comte Nissim de Camondo et celle de mon malheureux fils, le lieutenant pilote aviateur Nissim de Camondo, tombé en combat aérien le 5 sept 1917, je lègue mon hôtel tel qu'il se comportera au moment de mon décès. Il sera donné à mon hôtel le nom de Nissim de Camondo, nom de mon fils auquel cet hôtel et ces collections étaient destinées » Jusqu'à sa mort, le collectionneur se donne pour mission de parachever son œuvre.

En 1935, Moïse meurt, le Musée Nissim de Camondo est inauguré en 1936. Simultanément, se profile une des périodes les plus noires du XX e siècle. C'est la montée du nazisme, la guerre puis l'occupation. Béatrice de Camondo, son mari Léon Reinach, ses enfants Fanny et Bertrand seront arrêtés puis déportés à Auschwitz d'où ils ne reviendront pas. Ainsi, ce musée, qui dans l'esprit de Moïse devait nous transporter dans son siècle préféré et rappeler le sacrifice de son fils, par ce destin tragique, témoigne aussi de la Shoah.

 

Sayfa Baþý